La Fédération Wallonie-Bruxelles ?

LA FEDERATION WALLONIE-BRUXELLES ?  UN NON -ÊTRE.

J. LENAIN  décembre 2011

 
 
En cette année 2011, face à la pression de la Flandre nationaliste et en pleine négociation de la sixième réforme de l’État exigée par elle, les quatre partis politiques franco-belges de gouvernement (PS, MR, CDH, Ecolo) ont cru opportun d'annoncer conjointement la création d'une « Fédération Wallonie-Bruxelles », une « idée » en gestation depuis 2008. La déclaration de principe relative à cette « Fédération » a été suivie d'une délibération de la « Communauté française de Belgique », l'une des six entités de la Belgique fédéralisée, par laquelle elle adoptait, unilatéralement, cette dénomination « fédérale », à la place de son appellation « communautaire », pourtant établie par la Constitution belge.

Une « Fédération Wallonie-Bruxelles » (FWB), de quoi peut-il s'agir : est-ce une simple « idée », sans consistance, ou un véritable « projet », en voie d'élaboration ? On remarquera que la presse d'information franco-belge comme les milieux juridiques compétents se sont gardés de procéder à l'analyse de cet « objet », de sa teneur effective et de sa portée véritable. Pour tenter d'amorcer ici cette analyse, une distinction fondamentale s'impose : que peut être la FWB dans le cadre belge, en prenant en compte la réforme annoncée de l’État, et que pourrait-elle être dans l'après-Belgique, une fois le Royaume désintégré.

 
 
I.- LA FEDERATION WALLONIE-BRUXELLES DANS LE CADRE BELGE ?

A. Par construction,  la « prise de distance » progressive de la Flandre d'avec la Belgique contribue, mécaniquement, à "rapprocher" la Wallonie et Bruxelles, deux entités « francophones » acculées dans une étroite et courte impasse par la volonté flamande d'émancipation totale, toujours plus exigeante. Une impasse "existentielle" commune, puisque les dirigeants et populations de Wallonie et de Bruxelles se voient toujours comme pleinement "belges". Une impasse également financière pour l'une et l'autre, et surtout pour la Wallonie, qui ne peut maintenir ses services publics et sa protection sociale sans les transferts financiers venant de Flandre, et aussi de Bruxelles, par le canal de l’État fédéral. Et une impasse territoriale pour Bruxelles, du fait d'un encerclement flamand absolu et agressif, que l'accord institutionnel d'octobre 2011 va contribuer à renforcer (scission « actée » de l'arrondissement électoral et judiciaire de « BHV »).

Contrairement à la Flandre, pour qui Communauté et Région sont fusionnés, et qui tire une partie de sa force de cette unité, exprimée par un unique Parlement et un unique Gouvernement, l’attelage «francophone» est formé de deux Régions et de sa Communauté française, avec donc trois Parlements et trois Gouvernements, avec la contrainte majeure supplémentaire que le Gouvernement et le Parlement bruxellois sont sous le contrôle des élus flamands... Les procédures institutionnalisées de représentation politique partagée et de travail en commun entre les organes de ces trois institutions restent de faible portée. Et la Communauté, commune aux deux espaces régionaux, en charge des affaires de langue, d’éducation, culture et de certaines questions sociales, fort critiquée pour ses dysfonctionnements, ne joue pas le rôle de trait d’union attendu.

Aussi, à première vue, l'annonce, dès 2008, de la constitution d’une union wallo-bruxelloise au sein de l’État belge pour contrer l’activisme nationaliste flamand, consacrée trois ans plus tard par cette "idée" d'une "Fédération Wallonie-Bruxelles", qui souligne la proximité qui existe entre ses deux membres, qui permet d'affirmer une union des deux entités face à la Flandre, et qui fait consensus entre les quatre principaux partis « franco-belges » (cinq maintenant depuis la séparation entre MR et FDF), ne peut que recevoir l'approbation des "francophones" de Belgique. Cette exigence d'unité des deux entités a de plus pour avantage de donner à croire qu'elle peut constituer le moyen de préparer, entre "francophones" de Wallonie et de Bruxelles, et tout en restant à l'intérieur du cadre belge, un avenir toujours commun dans le cas où le lien avec la Flandre viendrait à se rompre. Ce faisant, elle a pour vertu de faire opposition aux tendances centrifuges de certains milieux wallingants et bruxellisants, donc de faire barrage à l'idée alternative d'une Bruxelles « Cité-État » à vocation internationale (vision angélique qui ignore superbement son encerclement territorial par une Flandre durablement hostile et annexionniste), et d'une Wallonie « État indépendant » (comme si la population d'une non-nation pourrait supporter durablement une baisse brutale de son niveau de vie de l'ordre de 20 %...).

 
B. Mais cette "idée" de "Fédération Wallonie-Bruxelles", si on ne le précise pas, n'aide en rien à concevoir et à bâtir une entité (sans la Flandre) qui serait réellement commune à la Wallonie et à Bruxelles. En effet, l'idée ne suffit pas. Il faut savoir si derrière ce terme il y a un "concept", un « projet », dont la substance peut contribuer réellement à renforcer le lien entre les deux membres de la "Belgique française". Il faut donc pouvoir et oser dire vers quel statut, "interne" ("national") et "externe" ("international"), peut cheminer le couple Wallonie-Bruxelles, parallèlement à l'affirmation de l’État-nation flamand, pour donner corps à cette « Fédération ». D'abord dans le cadre de la "Belgique flamande" actuelle, puis, si elle en sortait, dans un nouveau cadre, ce qui reviendrait alors à la création d'un nouvel État, un État franco-belge (car on le rêve aussi semblable que possible à l’éternelle Belgique...).

Or, on a beau chercher, on ne trouve pas, le moindre indice qui donnerait de la substance à cette "Fédération", à commencer dans le présent cadre belge. Et les quatre choses juridiquement certaines que nous pouvons identifier nous disent bien tout le contraire. Le premier élément certain est que les instances de la Communauté française de Belgique ont décidé de rebaptiser "FWB" la dite Communauté. N'est-ce pas déjà un excellent indicateur que la Fédération n'est rien de plus que la Communauté ? Le second élément, plus lourd encore, est qu'il n'existe pas (et ne pourra exister) de délibération du Parlement bruxellois approuvant cette "Fédération" et portant adhésion de Bruxelles à celle-ci, contrairement à ce qu'a fait le Parlement wallon. Or comment une « Fédération » qui prétend associer la Wallonie et Bruxelles pourrait-elle exister en se passant de l'approbation/adhésion de l'un de ses deux membres ? Le troisième élément, complément du second, est que si le Parlement wallon a pu proclamer son « adhésion » à cette « idée » fédérale, il n'y a pas de « contrat » fédéral qui lie la Wallonie et Bruxelles. Dit autrement, Bruxelles ne peut "contracter" avec la Wallonie, ni même avec la Communauté...tout simplement parce que les pouvoirs flamands, dont le pouvoir flamand au sein même des institutions régionales bruxelloises (droit de veto) ne pourraient que s'y opposer et l'empêcher...Le quatrième élément, parfaitement éclairant, tient à ce que, dans l'accord institutionnel de réforme de l’État acté en octobre dernier par les quatre partis politiques « francophones » et quatre partis flamands, cette « Fédération » n'est nullement mentionnée, même sous forme allusive. Il apparaît que les partis « francophones » ne l'ont pas demandé...et que les partis flamands n'ont cure de cette « idée » francophone, puisque, après avoir protesté très mollement au moment de la « déclaration » de cette « FWB », ils ont complètement oublié le sujet...Ainsi, dans l'accord d'octobre dernier, c'est toujours la "Communauté française de Belgique" qui est mentionnée pour recevoir des attributions nouvelles et des financements complémentaires, et non une quelconque « Fédération ».

Ici, il faut remarquer que le parti FDF a bien déposé une proposition d'organisation de cette Fédération, en mars 2011 : un Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles avec douze ministres : huit Wallons, deux ministres bruxellois « francophones », un ministre « germanophone » et un ministre bruxellois « néerlandophone » (sans droite de veto) ; un Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, élu au suffrage universel sur la base de trois collèges électoraux (wallon, bruxellois et « commun », avec respectivement 30 %, 30 % et 40 % des sièges). Cette proposition, très partielle, n'a pas été défendue ensuite par ce parti, ni même commentée par les autres partis, qui se sont bien gardés de proposer quoi que ce soit. Et pour cause : il est invraisemblance qu'un tel « projet » puisse voir le jour dans le cadre du Royaume belge, pour les motifs juridiques et politiques précités.

C'est donc clair : cette "Fédération Wallonie-Bruxelles" n'a et ne peut avoir aucune existence dans le cadre juridique et étatique belge : C'est un "objet" non identifiable, qui restera sans traduction juridique, du fait de l'impossibilité absolue d'inscrire son existence dans la Constitution belge, et de lui donner des attributions autres que celles que ladite Constitution reconnaît à la « Communauté française de Belgique ». Celle-ci, constitutionnellement reconnue, qui gère des matières relatives aux personnes "francophones" de Wallonie et de Bruxelles, n'a aucune autorité sur les deux Régions (pas plus que la Communauté/Région flamande ne peut avoir de compétence sur la Région bruxelloise), ni la moindre compétence pour les représenter. Même rebaptisée « Fédération », elle n'en a pas plus, et n'en aura pas plus après la mise en œuvre attendue de la sixième réforme de l’État. Et il en sera ainsi jusqu'à la fin de l’État belge.

Donc, cette "création", sans aucune base légale, et sans aucune conséquence légale et opérationnelle, d'une "Fédération" Wallonie-Bruxelles, est fausse. Elle est purement « déclarative ». Elle constitue juste une posture verbale de la classe politique "francophone" pour camoufler (très mal), devant un électorat désorienté et des élites déboussolées, sa reculade continue devant la Flandre et son désarroi stratégique. Ainsi, dans le cadre de l'Etat belgo-flamand tel qu'il est et restera, la "Fédération Wallonie-Bruxelles" est un simple slogan « contre-flamand », une posture de « résistance sans risque » à destination de la population « francophone ».

 
C. Cependant, devant la nécessité de préparer une après-Belgique, ce qui revient à tenter d'imaginer un État sans la Flandre, pour la Wallonie et pour Bruxelles, on peut prétendre que cette « idée » de « Fédération » pourrait être l'expression d'une démarche « anticipatrice » de la construction d'un projet d'Etat fédéral wallo-bruxellois. Et, certes, c'est bien l'une des missions essentielles des partis politiques franco-belges, désormais largement convaincus qu'ils vivent les dernières années d'un État commun avec la Flandre, de se préparer et de préparer la Wallonie et Bruxelles à cette échéance qui se rapproche.

Mais, au titre d'un futur post-belge, rien ne peut être envisagé ni dit de sérieux, aujourd’hui, au sein de la communauté "francophone", par les forces politiques franco-belges, sur le sort à venir du couple wallo-bruxellois une fois que la Flandre sera devenue pleinement indépendante, car tenter, aujourd'hui, de « préciser » publiquement ce que pourrait être cette « Fédération » future serait une atteinte grave à la loyauté due au présent Royaume et à son présent Roi...Une loyauté qui est commune aux quatre (cinq depuis peu) partis politiques "francophones" et à toutes les "élites francophones", et qui donc les paralyse. Si, somme toute, le fondement du concept de "Fédération Wallonie-Bruxelles...est de poursuivre la Belgique...encore avec la Communauté/région Flandre tout en lui résistant, il serait totalement prématuré, pour ces partis toujours si « belges », de mettre sur la table un « projet » élaboré de Fédération Wallonie-Bruxelles qui prévoirait de la poursuivre sans elle...

Dès lors, on le voit, cette « idée » d'un « État fédéral Wallonie-Bruxelles », d'un futur État sans la Flandre reste bien foncièrement "belgicaine", en ce sens qu'elle n'est rien de plus qu'une formule incantatoire, un songe informe, qui ne fait -et ne fera- l'objet d'aucune représentation/description dans quelque document public que ce soit. Quelles institutions communes, quel partage des compétences, quelle solidarité fiscale, quels financements des dettes et des charges courantes pour cet État futur, cette future Fédération ? On peut mettre au défi, sans prendre le moindre risque, quiconque se voudrait l'avocat de cette future « Fédération Wallonie-Bruxelles » de rédiger un tel document, qui en décrirait les attributs, l'organisation, la répartition des pouvoirs, etc., et de défendre un tel « projet ». Un mystère total, donc, que la préparation de cette construction fédérale « francophone » imaginaire, et qui le restera. Tout le contraire de ce qu'il en est s'agissant de l’État flamand en devenir, déjà préexistant au sein même du Royaume, par le moyen d'un Parlement et d'un Gouvernement commun à la Région et à la Communauté, et pour la construction duquel les nationalistes flamands sont toujours à inventer et à construire de nouvelles attributions précises pour le parachever (comme c'est le cas avec cette sixième réforme de l’État), et qui sera donc prêt quand il prendra son envol (après la septième). Au final, cette « annonce » d'une Fédération Wallonie-Bruxelles, loin de traduire un rapprochement opérationnel entre les deux entités « francophones », manifeste au contraire, parce qu'elle ne peut faire l'objet d'aucune concrétisation utile, non l’amorce d’un cours nouveau mais la distance persistante qui continue à séparer Wallons et Bruxellois.

Les Franco-Belges sont incapables, encore aujourd'hui, y compris les plus lucides, d'aborder franchement cette question du devenir effectif de la Wallonie et de Bruxelles, une fois que la Flandre sera complètement "partie"...Et les décideurs et élites "francophones" sont inaptes à dépasser cette « idée » magique de "Fédération Wallonie-Bruxelles", simple propos de marketing politique pour camoufler la vacuité de leur stratégie. Le corps politique et électoral franco-belge, en Wallonie comme à Bruxelles, est toujours dans l'impossibilité de se libérer de cette loyauté asservissante au Royaume, du fait même de l'aveuglement permanent sur l'avenir de ses élites et de ses décideurs. Le faux concept de "Fédération Wallonie-Bruxelles", c'est le mensonge politique à la population des élites dirigeantes qui sert de camouflage à cet aveuglement persistant de la première comme des secondes.


 
II.- LA FEDERATION WALLONIE-BRUXELLES DANS UN AVENIR POST-BELGE ?

A. Si, toutefois, les élites franco-belges, dirigeantes ou non, sont incapables d'amorcer la construction d'un futur État fédéral Wallonie-Bruxelles dans le cadre du Royaume, et s'interdisent même de développer publiquement une pensée élaborée sur ladite construction, rien n’empêche de le faire à tout esprit libre. En commençant donc par s'interroger sur sa « faisabilité », tant politique que technique. Trois questions fondamentales se posent alors.

La première question fondamentale est la capacité des «francophones» belges à se considérer comme un peuple unifié, ce qui est une condition essentielle pour se doter d'un État commun qui soit durablement viable. Car, malgré l’unité linguistique et culturelle qui les rapproche et un long passé commun, la Wallonie et Bruxelles forment deux entités distinctes, deux populations différentes. Qui sont bien trop distinctes et différentes pour former une telle communauté unifié.

Distinction physique d’abord, puisque ces entités appartiennent à des espaces géographiques nettement séparés bien que proches, de taille et de morphologie absolument dissemblables. Il est difficile d’apparenter durablement une Cité sans pays, de moins de 200 Km², et un pays entier de près de 17 000 km², trois fois plus peuplée, sachant que ces deux entités sont sans connexion territoriale, puisque séparées l'une de l'autre par une bande de territoire flamand, et alors que la première ne peut être reconnue par la seconde comme capitale commune et centrale, du fait même de cette dissociation territoriale et aussi par la méfiance généralisée des élites et populations wallonnes vis à vis de Bruxelles. Et ce n’est pas la création possible d’un corridor terrestre entre Bruxelles et la Wallonie, création certes indispensable pour Bruxelles, mais à la concrétisation bien incertaine (si incertaine que les négociateurs « francophones » en ont abandonné la revendication tout en acceptant la scission de BHV, malgré leurs engagements antérieurs de n'accepter celle-ci que contre la création de ce lien territorial), qui pourrait suffire à surmonter cet éloignement et la méfiance wallonne.

Opposition culturelle ensuite, parce que Wallons et Bruxellois, tout en étant proches par une langue et une culture d’essence française, sont des populations sociologiquement et humainement distantes, et donc de sensibilité souvent opposée sur bien des sujets. Population d’une Cité internationalisée à dominante bourgeoise d’un côté, population de substance rurale et ouvrière de l’autre. Il n’est pas excessif de dire que, majoritairement, Bruxellois et Wallons ne s’apprécient guère. Côté «néerlandophone», si Brabançons et Limbourgeois ont su accepter de se désigner tous comme Flamands, manifestant ainsi leur volonté d’unité pour aboutir à la formation d’un seul peuple, le peuple «flamand», les «francophones» de Belgique furent et restent incapables du même mouvement unitaire. On l’a bien vu dans l’abandon des populations «francophones» de Flandre ces dernières décennies. Les Wallons rejettent très majoritairement tout renforcement du rôle de Bruxelles comme métropole, malgré leurs faiblesses économiques et financières. Et la majorité des Bruxellois refusent de se considérer comme des «Wallons», ce qui laisse sans nom les «francophones» de Belgique. Au demeurant, toutes ces différences entre Wallons et Bruxellois sont l’expression, la cause comme la conséquence, de réalités économiques très dissemblables et destinées à le demeurer. Celles qui trouvent leur source dans le passé, avec la perte par la Wallonie, au profit de Bruxelles (de Bruxelles d’abord, de la Flandre ensuite), de la maîtrise de son économie, fondement d’une méfiance wallonne vis-à-vis de Bruxelles. Et celles qui appartiennent au présent, avec l’internationalisation économique de Bruxelles, facteur qui explique la permanence d’un désintérêt bruxellois pour le développement wallon.
 
Ce manque de solidarité et de cohérence, qui se constate toujours face aux revendications de la Flandre, et qui explique aussi les avancées de celle-ci, tient au fait que Bruxelles et la Wallonie, malgré une culture française identique, un passé commun, et une perspective partagée de disparition de l’État belge, constituent et resteront des entités aux intérêts fondamentalement dissemblables. L’une est et demeurera une Ville-libre, entièrement urbanisée, à la vocation internationale, européenne et financière affirmée, dont la toute première aspiration est son désenclavement géo-politique, question qui n’est pas un souci wallon. L’autre est un pays-territoire, physiquement autonome, mais économiquement faible et financièrement très dépendant, dont le renouveau économique attendu, s’il se concrétise, devra peu à Bruxelles. Dans ces conditions, il est douteux que des intérêts communs suffisants permettraient demain aux Wallons et aux Bruxellois d’agir durablement de concert, une fois dépourvus du lien imposé que constitue l’État belge actuel, alors que, au sein de cet État déjà, la Wallonie et Bruxelles sont présentement dans l’incapacité de constituer une structure commune, comme nous venons de le voir.

La seconde question fondamentale réside dans la faculté de construire les Institutions politiques et administratives communes d'un État fédéral constituée de deux entités aussi dissemblables. En effet, et contrairement à une opinion répandue, un tel État ne pourrait, sur le plan institutionnel, se borner à continuer l'ancienne Belgique, une fois la Flandre « partie ». L'organisation des pouvoirs, le partage des compétences entre niveau fédéral et entités fédérées, régionales et communautaires, les dispositifs financiers, fiscaux et budgétaires, toutes règles fixées par la présente Constitution belge, sont conçues en fonction même de l'existence de la partie flamande (composition du Parlement, du gouvernement, répartition des attributions entre Communautés et Régions, lois de financement et transferts financiers, etc). Cette Constitution serait donc caduque, et une nouvelle Constitution serait à construire pour le nouvel État wallo-bruxellois,

Or, définir, par cette nouvelle Constitution, l'organisation des pouvoirs entre la Wallonie et Bruxelles, serait une tâche très ardue, compte des intérêts divergents précités. Une fois traitée la seule chose facile, à savoir de donner/conserver au nouvel État sa forme monarchique, tout ce qui suit paraît insoluble. Comme la proposition précitée du parti FDF l'illustre, ce serait tout d'abord le cas de la composition « fédérale » du Parlement et du Gouvernement, qui devrait à la fois reconnaître la parité des deux membres, tout en faisant droit au fait que la population wallonne « pèse » trois fois la population bruxelloise, et alors même qu'il faudrait éviter la domination d'une entité par l'autre. Et cet équilibre serait tout aussi ultra-difficile à établir dans le champ financier, fiscal et budgétaire, afin de maintenir une solidarité suffisante, sans que celle-ci « étouffe » Bruxelles, au seul bénéfice de la Wallonie, et aux dépens de l'avenir économique des deux membres. A cette première série d'obstacles relative à la relation institutionnelle, horizontale, entre la Wallonie et Bruxelles s'en ajouterait une seconde, verticale, portant sur l'organisation des compétences entre les deux entités fédérés et l'instance supérieure fédérale. Où seraient logées, par exemple, les compétences éducatives et culturelles, aujourd'hui détenues par la « Communauté française » ? Autre exemple, quelles seraient les compétences fiscales et budgétaires de l’État fédéral, et notamment son autorité en ces matières sur les entités wallonne et bruxelloise ?

Il est utile de faire valoir ici que, dans le monde des États fédéraux, l’État fédéral bicéphale est une exception, donc une anomalie. Les États fédéraux qui durent sont tous constitués d'un nombre élevé de membres. Au contraire, si les entités fédérées sont peu nombreuses, et surtout s'il n'y en a que deux, de poids non équivalent, l'existence de l’État fédéral est très incertaine et limitée dans le temps, car un équilibre stable entre les membres est impossible. Notons la disparition de l’ex-État fédéral bicéphale tchécoslovaque, celle de l'ex-Yougoslavie, du fait de la domination non admise de sa partie serbe. Et notons surtout que l’État belge lui-même, organisé autour de l'opposition de deux communautés antagonistes, et qui reste le seul État bicéphale au monde, ne pourra survivre à cet handicap. De même, un État bicéphale Wallonie-Bruxelles, n'a guère de chance de réussir à naître et encore moins à exister.

La troisième question fondamentale tient à l'aptitude d'une telle union à affronter les énormes difficultés qu'aurait à surmonter un État wallo-bruxellois naissant. Car, après la séparation d’avec la Flandre, les deux entités seraient confrontées à des intérêts dissemblables et de surcroît aggravés, à des problèmes bien différents et qui seraient aiguisés. A court terme, peut-on fonder des espérances sérieuses sur la solidité d’un couple wallo-bruxellois immédiatement confronté aux négociations de la partition de l’État belge et à ses problèmes redoutables, comme celui de la dette publique héritée et des déficits publics récurrents probables ? Peut-on croire que décideurs wallons et décideurs bruxellois seraient à même de s’accorder sans délai sur le partage des pouvoirs constitutifs du nouvel Etat wallo-bruxellois, du fait des difficultés sus-mentionnées ? et comment traiteraient-ils, de concert, celui des frontières territoriales de Bruxelles et la question du lien territorial entre elle et la Wallonie, et surtout de son absence ?

Et, sur la durée, peut-on croire qu’une Fédération Wallonie-Bruxelles serait en mesure d’exister en matière de diplomatie, de sécurité, sans décomposition insidieuse de ces fonctions ? Comment ces deux entités parviendraient-elles à surmonter de concert leurs difficultés financières persistantes, de causes et d’ampleur si différentes ? Quelle pourrait être la contribution substantielle de Bruxelles au réarmement économique de la Wallonie et à l’équilibre de ses comptes publics et sociaux ? Et de quel apport serait la Wallonie à Bruxelles pour l’aider à maintenir ses fonctions de capitale politique et financière et à desserrer l’étreinte flamande ? Le couple Wallonie-Bruxelles saurait-il maintenir une unité de vue et d'action dans les rapports, nécessairement difficiles, avec la Flandre ? Peut-on croire à l’unité d’action durable d’un tel attelage au plan économique ? Et au maintien d’une convergence dans le traitement des questions sociales ?

En vérité, chacun des deux partenaires serait de faible secours pour la solution des problèmes de l’autre. L’entité bruxelloise, essentiellement soucieuse de conserver les faveurs des instances européennes et transatlantiques, aux prises avec ses problèmes propres de maintien de son attractivité économique, avec ses questions politiques spécifiques liées au traitement de sa minorité flamande et à l’encerclement territorial flamand, et avec la non résolution de ses problèmes sociaux dus notamment à sa forte minorité immigrée mal assimilée, aurait bien peu d’énergie et de moyens à consacrer à l’union avec la Wallonie, et sans doute pas la totalité de ses ressources financières. De même, la Wallonie, confrontée avant tout à ses besoins de financement massifs et chroniques de ses services publics et avantages sociaux, et aussi aux tensions qui s’aiguiseraient entre les différents pôles de son territoire et aux inquiétudes de sa population menacée de paupérisation, qui refuserait à Bruxelles le rang de capitale, et qui n’aurait que peu à espérer d’elle, et en tout cas pas suffisamment, pour remédier à ces problèmes, serait d’un faible secours pour aider celle-ci à traiter les siens précités.

Du fait de ces différences majeures, la Wallonie et Bruxelles, une fois laissées seules après le « départ » de la Flandre, formeraient un couple improbable. Un couple inapte à vivre durablement au sein d’un unique et véritable État. On voit donc mal comment, abandonnés à eux-mêmes, ces deux corps distincts d’une Belgique résiduelle parviendraient à se donner rapidement et à faire vivre durablement un État commun. Un État certainement de forme monarchique et d’organisation fédérale, mais dont toutes les institutions seraient à inventer, alors qu’il devrait être viable immédiatement puis le rester. Un État qui devrait être quelque chose de plus que la présente Communauté française, qui n’a pourtant pas la faveur des Wallons et des Bruxellois, qui souhaitent pour beaucoup reprendre une partie de ses compétences, et qui fonctionne fort mal aux dires des uns et des autres. Avec cette tentative d’union, nous aurions au mieux une sorte de confédération lâche, donnant l’illusion, et pour bien peu de temps, de l’existence d’un «État» unique à l’extérieur, offrant ainsi momentanément satisfaction aux membres de l’Union européenne. Mais un «État» de façade, sans substance pour ses citoyens et ses entreprises, incapable de solidarité, inapte à impulser des actions communes d’importance. Une confédération si fragile qui, si elle parvenait à naître, survivrait très difficilement, puis disparaîtrait après une brève existence.

 

B. Mais, et il faut le dire succinctement, pour la Wallonie et Bruxelles, une voie séparée et solitaire ne serait pas meilleure, ni pour l’entité wallonne ni pour l’entité bruxelloise. Chaque nouvel État, wallon et bruxellois, serait alors confronté à une isolement insupportable, préalable à une nouvelle dépendance douloureuse. Ce serait évidemment vrai pour la Wallonie, dépourvue d’un véritable sentiment national unitaire, confrontée très rapidement à une impasse économique et financière totale, peu sûre d’elle dans ces conditions pour négocier la partition, et sujette à tomber dans une dépendance étroite et confuse de l’Union européenne et de la France, dont elle solliciterait les financements. Ce le serait tout autant pour Bruxelles, bien que l’option d’une Cité-État européenne, couplée au statut faussement signifiant de «District» européen, puisse faire tentation, car option totalement illusoire et trompeuse pour ce qui concernerait la sauvegarde du caractère «francophone» de la Cité et la protection contre l’encerclement flamand, et ce dès le moment de la partition de l’État belge. Qui plus est, ce serait ajouter deux États de plus à l’Union européenne, aux côtés de la Flandre, une difficulté de plus.

Au demeurant, et sans négliger certains courants de pensée, tant à Bruxelles qu 'en Wallonie, qui postulent pour une telle voie solitaire, une fois le Royaume belge désintégré et la tentative d'un État wallo-bruxellois avortée, il faut souligner combien la volonté des partis politiques franco-belges est contraire à cette option. Il est patent (sauf pour certains « séparatistes » wallons et certains milieux « intellectuels » bruxellois...) que les cinq forces politiques organisées dans l'espace wallo-bruxellois refusent tous la séparation "politique" de la Wallonie et de Bruxelles. Toutes leurs positions, entièrement collectives, de ces derniers temps, nous disent même : "plutôt ensemble sous domination flamande que séparés"...Et, de ce point de vue, le maniement de l'idée d'une Fédération Wallonie-Bruxelles, aussi inconsistante soit-elle, traduit bien cette aspiration des élites franco-belges, politiques et autres, de maintenir dans l'unité le couple wallo-bruxellois.

 
 
C. En vérité, le paradoxe du tandem wallo-bruxellois, c’est que ses deux membres ont encore envie et absolument besoin de rester ensemble, mais qu’ils ne le peuvent s’ils sont réduits à eux-mêmes. C’est qu’il leur faut, pour «tenir» ensemble, le cadre d’un État tiers. Cadre qui est aujourd’hui encore l’État monarchique belge à direction flamande. Et il en faudra demain un autre, qui semble ne pouvoir être une Fédération Wallonie-Bruxelles. Dès lors, la « solution française » se présente, comme la seule possible, une fois les autres dissoutes ou déconsidérées.

Aussi, aujourd'hui, il faut tenter de faire valoir qu'un couple étatique wallo-bruxellois ne serait pas viable, qu'il est donc déraisonnable de rêver à la création d'un État Wallonie-Bruxelles, et ce pour des motifs politico-institutionnels simples (une structure bicéphale ingouvernable), des causes géo-politiques évidentes (deux entités, une « Ville » et un « Pays », absolument dissemblables, sans continuité territoriale), des facteurs économico-sociologiques palpables (entité urbaine étroite, internationalisée, à direction « bourgeoise et libérale » d'un côté, entité territoriale étendue, multi-centrique, à direction « populaire et socialisée » de l'autre), et compte tenu de problèmes majeures insolubles et non « partageables » (subordination territoriale à la Flandre pour l'un, déficience financière structurelle pour l'autre). Cette étape préalable de dénonciation de ce « projet » de Belgique-croupion, totalement illusoire, est nécessaire avant de pouvoir aboutir à exposer que l’État français est le seul cadre étatique apte à maintenir la Wallonie et Bruxelles ensemble.

Une démonstration qui n'est possible qu'à la condition de satisfaire la volonté massive des populations, des élites et des milieux dirigeants franco-belges de poursuivre leur existence commune, de Wallons et de Bruxellois, au sein d'une certaine forme de « Belgique française », qui reste dotée de l'essentiel de l'héritage institutionnel belge (dans l'esprit du « projet Ducarme » de 2008). Cet objectif implique une intégration "en France" de la Wallonie et de Bruxelles par le moyen de deux statuts quasi-jumeaux d'autonomie des deux Régions, et le maintien de l'essentiel du corpus juridique belge, qui leur resterait donc commun...A cet égard, cette vision non réaliste mais soutenue d'une « Fédération Wallonie-Bruxelles » est une manifestation de plus qu'on ne convaincra pas les Franco-Belges d'une « solution française » qui serait fondée sur le concept rattachiste étriqué, sentimental et inopérant de : «tout de la France, rien de la Belgique », porté jusqu'à aujourd'hui par les rattachistes « historiques » (voir le site www.belgique-francaise.fr pour des développements détaillés sur le projet d'intégration-autonomie de la Wallonie et de Bruxelles avec la France).

En dernier lieu, il faut ajouter que « l'idée » de « FWB » peut éventuellement « fonctionner » comme une démarche « pédagogique » de préparation des esprits à l'avenir « français » commun des deux entités wallonne et bruxelloise. Ce serait alors l'un des moyens de faire comprendre et accepter un statut des deux entités "associées/adossées/intégrées" (mais pas "assimilées") à la France. Est-ce une ambiguïté nécessaire pour les temps présents ? Car il faut être particulièrement « averti » pour discerner dans ce slogan/concept de « Fédération » cette préparation à une « solution française ». Dès lors, s'il peut être non nuisible voire modestement utile de soutenir provisoirement cette idée de « Fédération », du fait même de son absence de ligne directrice et de substance, de simple « vocable» sans signification palpable, il ne faut pas que cela conduise à taire le projet réunioniste.


Jacques LENAIN
                                                                                                 





Comments